mardi 3 mars 2015

Extrait: Une prose poétique dans Le Roi disait que j'étais diable de Clara Dupont-Monod

La voici, celle qui possède dix fois le royaume de France. Celle qui donne des ordres, chevauche comme un homme et ne craint pas le désir qu'elle suscite. Qui colore ses robes. N'attache pas ses cheveux. Porte des souliers pointus. Qui donne l'argent du royaume à des poètes venus d'en-bas. La petite-fille de ce fou de Guillaume, sorcière qui a grandi en écoutant des textes obscènes, tandis que le roi, ce sage, s'est nourri des phrases sacrées. Je suis le poison, la faute, l'immense faute de Louis. "Il n'aime qu'elle, il ne voit qu'elle". Oh, je le sais. (p. 59)

dimanche 1 mars 2015

Extrait: De saisissantes descriptions de sentiments dans Le Roi disait que j'étais diable de Clara Dupont-Monod (2)

"Hélas, Louis me fait honte. Il est derrière moi. Il porte la cotte grise des pénitents. A ses pieds, de simples sandales. Un pèlerin. Extatique, il embrasse une petite croix de bois pendue à son cou. Son regard est d’un bleu transparent, lavé par les sermons. Je n’ose même pas imaginer le spectacle qu’il offre. Par moi, il a goûté à la haine. Par lui, j’ai découvert la honte. Quel magnifique couple nous formons ! J’aurais tant donné pour marcher à côté d’un roi. Qu’un monarque porte une couronne et un manteau d’hermine, est-ce trop demander ? Maudits soient ces abbés qui effacent les êtres ! J’avance et j’observe les réactions : admiration pour moi, effarement quand on comprend que l’ermite, c’est le roi. Parfois il tente un pas de côté pour se joindre à la foule. Les sergents le ramènent doucement vers le cortège royal. Je surprends des visages hilares. Ah, si je pouvais me retourner et fouler aux pieds ce mari incapable de tenir son rang ! Plus loin devant, les mitres étincellent. L’abbé Suger a lancé des centaines d’invitations. C’est un festival de broderies, d’orfroi, de couleurs. Même les chevaux ont des robes de brocart. Et parmi ce luxe, qui est bien la seule chose que j’apprécie en l’Eglise, il y a une erreur, mon mari." (p. 150) 

mardi 24 février 2015

Extrait: L'Histoire est vivante et accélérée dans Le Roi disait que j'étais diable de Clara Dupont-Monod

« Je t’ai sacrifié l’abbé Suger. Je l’ai écarté du pouvoir. J’ai promu ses ennemis. Mathieu de Montmorency a été nommé connétable. Raoul de Vermandois a repris sa charge de sénéchal. Mon chancelier, proche    de  Suger, a  été  évincé. A  la  place, j’ai pris Cadurc. Tu   m’as soufflé son nom. Un jeune clerc ambitieux, assoiffé de pouvoir, que Suger déteste. Tu vois, ma princesse aux poings serrés, je creuse ma  tombe avec  soin. J’ose même l’impensable. Je l’avais prédit. Je m’oppose à l’autorité la plus  haute, celle du pape. Il  a  reconnu    l’élection du nouvel archevêque de Bourges. Mais sur tes conseils, je conteste ce choix et lui oppose Cadurc. Le pape est très surpris. Et  furieux. Dans une lettre sèche, il me compare à « un enfant dont l’éducation reste  à faire ». On m’a rapporté que Bernard de Clairvaux aussi allait m’écrire, pour  m’expliquer combien je le déçois. Je sais que je risque l’excommunication. Bien sûr que j’en suis conscient! Je frôle mon anéantissement, j’effleure mes dernières barrières. Qu’ai-je à perdre désormais ? Plus rien. Qu’ai-je à y gagner ? Un peu de ta considération. Je laisse l’abbé Suger, le pape et Bernard de Clairvaux, mes pères, parler de caprice,d’immaturité, d’obstination idiote. Personne ne sait que derrière chacune de ces trahisons, que j’ai soigneusement orchestrées comme on règle les derniers détails de sa mort, il y a, tapi dans l’ombre de ma chute, l’espoir fou que tu me regardes » (p.106) 

vendredi 20 février 2015

Extrait: Clara Dupont-Monod se désiste de la réalité historique dans Le Roi disait que j'étais diable

"L'Histoire laisse tant de zones blanches qu'elle permet la légende, mais aussi le roman. Dans celui-ci, les prises de liberté sont nombreuses (un exemple: Aliénor fit de l'abbaye de Fontevraud son refuge, elle était donc beaucoup plus pieuse que dans ce livre). Les emprunts à la psychologie moderne ne manquent pas. Que les historiens ne jugent ces libertés ni blasphématoires, ni hors de propos, mais bien comme le plein exercice de l'imagination qui s'enchante à combler les vides, en prenant appui sur l'armature chronologique" (chronologie, pp. 227-228). 

mardi 17 février 2015

Critique littéraire: Le Roi disait que j'étais diable de Clara Dupont-Monod, un roman multi-genre

"Encore une biographie", pense le lecteur des résumés du Roi disait que j'étais diable de Clara Dupont-Monod (Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 2014). Tout au plus peut-il penser qu'il s'agit d'un roman historique dont l'action se situe dans un contexte médiéval. Un lecteur non intéressé s'empressera d'oublier Le Roi disait que j'étais diable, prétextant: "Pas besoin de lire tout un livre pour connaître la vie d'Aliénor d'Aquitaine. Sa biographie est partout sur Internet". Aujourd'hui, le grand dilemme de l' (auto) biographie n'est pas la véracité des informations (à la portée de tous en un clic), mais bien le nouvel éclairage que l'oeuvre pourra braquer sur le personnage.

Biographie ? Roman historique ? Roman médiéval ? Nous pencherons plutôt pour classer cette œuvre parmi les romans familiaux et psychologiques. "Roman familial et psychologique?" s'interrogera mon lecteur. Eh bien oui.

L'intrigue et la véracité historiques sont secondaires dans ce récit, ce qui ferait la joie des détracteurs de l'Histoire: "Dans [ce roman], les prises de liberté sont nombreuses. (...) Que les historiens ne jugent ces libertés ni blasphématoires, ni hors de propos, mais bien comme le plein exercice de l'imagination qui s'enchante à combler les vides, en prenant appui sur l'armature chronologique" (chronologie, pp. 227-228). On le voit grâce à la retranscription des faits historiques succincte et accélérée: "Je t'ai sacrifié l'abbé Suger. J'ai promu ses ennemis. Mathieu de Montmorency a été nommé connétable. Raoul de Vermandois a repris sa charge de sénéchal". (p.106)

Le grand défi qu'a pu relever Le Roi disait que j'étais diable est de visser un roman psychologique et familial sur une trame historique. Le roman offre de saisissantes descriptions de sentiments. Ainsi, Louis VII, mari d'Aliénor d'Aquitaine, dit-il en parlant à sa femme : "Je voudrais crier à l'injustice. Jeter tes poètes au feu. Tomber à genoux et enserrer tes jambes. Que jamais tu ne partes. Que tu me regardes. Mais je me tais. J'ai trop peur de ton mépris" (p. 80). De son côté, Aliénor d'Aquitaine déclare à propos de son époux : "Hélas, Louis me fait honte. Il est derrière moi. [...] Un pèlerin. [...] Je n'ose même pas imaginer le spectacle qu'il offre. Par moi, il a goûté à la haine. Par lui, j'ai découvert la honte" (p. 150).

Le texte ne manque pas d'une certaine poésie, ce qui contredit les caractéristiques de la biographie. Clara Dupont-Monod ne se pose pas en historienne à la recherche méticuleuse de la vérité historique. Au contraire, elle va même jusqu'à incorporer dans son œuvre des extraits de la Chanson de Cercamon, de la Pastourelle de Marcabru, de la Chanson de Guillaume de Poitiers, de la chanson de Geoffrey Trudel des balades et d'autres médiévales… La prose même de Dupont-Monod a quelque chose de poétique : " La voici, celle qui possède dix fois le royaume de France. Celle qui chevauche comme un homme et ne craint pas le désir qu'elle suscite. Qui colore ses robes. N'attache pas ses cheveux. Porte des souliers pointus. Qui donne l'argent du royaume à des poètes venus d'en bas" (p. 59).

L'écriture fait alterner pour un même évènement deux points de vue différents, celui d'Aliénor d'Aquitaine et celui de Louis VII, relayés par le point de vue de Raymond de Poitiers qui sonne comme un épilogue à la fin du roman et fait le point sur la vie du couple royal. Un couple bizarre qui communique le plus souvent par discours différés, un couple où sévissent le malentendu et l'incompréhension mutuelle.


vendredi 13 février 2015

Article et extrait: Comment trouvez-vous l'image de l'Arabe dans L'Ordinateur du Paradis de Benoît Duteurtre?

Dans L'Ordinateur du Paradis, Benoît Duteurtre évoque un élève français, Red, avant de parler de son ami, Darius.

"Quant à son copain Darius, grand brun au torse athlétiquement découpé, l’air sceptique et rêveur face au monde qui l’entourait, il était l’aîné d’une famille irakienne émigrée après l’invasion américaine. (…) Sauf que depuis l’âge de quatorze ans, les deux amis pensaient davantage à plaisanter qu’à obtenir de bonnes notes, à faire du mauvais esprit qu’à étudier leurs cours, à briller au club théâtre plutôt qu’en mathématiques". (p. 88)